Jalons d’histoire au cœur du cœur de la France ?

Le centre de la France a fait l’objet de longs débats entre géographes et politiques, il a été placé dans le département du Cher. Mais où placer le cœur de l’hexagone, pris comme un corps ? Déployons une carte, et portons nos regards vers l’est de la capitale, dans la direction du cœur. Qu’y voyons-nous, au delà des côtes calcaires qui bordent le bassin parisien ? Une large étendue ouverte qui se prolonge sans obstacle dans presque toutes les directions, c’est précisément la définition d’une champagne, c’est la Champagne.

Si l’on examine de plus près l’organisation du relief, on constate que cette vaste ouverture est sillonnée de fleuves. Ces voies d’eau s’écoulent principalement vers l’ouest : l’Aisne et l’Oise, puis la Marne, l’Aube, enfin l'Yonne, toutes se réunissant dans l’une d’entre elles, la Seine. Ce chevelu fluvial largement déployé en éventail assure, depuis la préhistoire, le transport des hommes et des marchandises vers l’Atlantique et ce n’est que tardivement que Lutèce, muée en Paris, en est devenue comme l’aboutissement et la clef. Ces rivières ne sont-elles pas comme les artères et les veines principales dans lesquelles circule le sang de tout le nord et l’ouest de la France, les pays de langue d’oïl, celle qui a donné, après une longue aventure, la langue française ?

Avec plus d’attention, il est aisé de remarquer qu’un lien presque continu est assuré, vers le nord – nord/est, avec les bassins de la Meuse et de la Moselle, vers le sud et le sud-est, avec ceux de la Loire et de la Saône/ Rhône, par des seuils facilement franchissables. Par ces passages et voies fluviales majeures une très grande partie du territoire national est desservi et ouvert sur les routes maritimes de la mer du Nord, de l’Atlantique et la Méditerranée. C’est donc bien en Champagne que se situe le cœur de la France, puisqu’à partir de cette dépression, le sang de l’activité humaine peut circuler en va et vient dans presque toutes les directions jusqu'aux extrémités de l’hexagone et se renouveler au contact d’autres aires de civilisation.

Le trésor de Vix a illustré que, dans le monde celte, des biens précieux y ont déjà été transportés sur des distances considérables. La carte des voies antiques révèle, de son côté, comment les Romains firent passer et se croiser dans la plaine de Champagne, des routes droites et capables d’assurer une liaison directe entre le centre de l’Empire et les provinces périphériques, tant pour les besoins administratifs et militaires que pour les échanges commerciaux. Reims et Troyes furent alors des nœuds de communication de première importance.

Par sa nature, cette terre ouverte a donc eu vocation, en temps de paix, non seulement de laisser passer sur eau et sur terre, mais, quand c’était possible et grâce à ses propres activités et productions, de retenir marchands, matières premières et produits transformés.

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En temps de guerre en revanche, la gêne des conditions de circulation trouble tout. A la simple rumeur d’une incursion lointaine mais vite menaçante, les populations se replient sur elles-mêmes ; derrière les murailles fragiles des villes et bourgs, artisans et marchands végètent. Sans entretien, chemins et voies d’eau deviennent peu praticables et même inutiles, le sang de l’économie se figent, les initiatives s’annihilent et la richesse disparaît. La possession d’un bien de valeur s’avère même dangereuse, mieux vaut le dissimuler. Si la menace devient pressante, les responsables locaux se trouvent confrontés à un question angoissante : comment fixer un ennemi sur une ligne, alors qu’une large étendue est bousculée par des hordes enivrées d’espace ? Faut-il les laisser passer avec les risques que cela comporte, ou tenter de les stopper, mais à quel prix, sur les berges de la rive opposée de l’une ou l’autre des rivières ?

Oui, jusqu’à la réconciliation Franco-Allemande, combien de fois s’est-on arc-bouté difficilement sur un point ou l’autre de la vaste Champagne, de la bataille de la Marne au Carré de l’Empereur près de Brienne, du Moulin de Valmy au siège de Saint-Dizier par Charles-Quint, ou à celui de Troyes par Attila ? Là où l’obstacle naturel manque, seule des barrières humaines, faiblement protégées derrière des levées de terre, peuvent faire front. Le sang humain a coulé en Champagne, beaucoup coulé, en des hécatombes d’hommes sacrifiés, en forme d’holocauste, à une Nation qui prenait conscience d'elle-même, précisément là où l’horizon de ses frontières s’évanouissait. Les cimetières militaires peuplés de stèles alignées au cordeau, ou les tombes innombrables et dispersées gardent, à bon droit, le souvenir de ces jeunes vies fauchées. Dans ces jardins des morts, éclosent quelquefois des fleurs introuvables dans la flore locale : les graines en ont voyagé depuis la Hongrie ou la Virginie au creux des poches de ceux dont le dernier regard s’est figé sur le vaste ciel de Champagne. La vie l’emporte toujours sur la mort !

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Tel est bien la trame géographique et historique de cette région qui ne possède pas de frontières naturelles. Bien des fois un ennemi nombreux a cru tenir la France entière après l’avoir frappée au cœur dans la plaine champenoise. Plusieurs régimes politiques en tremblèrent mais, chaque fois, l’histoire têtue a fait triompher cette nation, d’autant plus avide d’autorité centralisée et d'élan collectif que l’esprit indocile et même de révolte de ses citoyens, nourrit facilement la zizanie entre eux.

Est-ce un hasard encore si Reims fut le lieu du sacre, tout au long des siècles de l’ancienne monarchie ? Ce régime qui avait fait de l’amour réciproque du roi et de ses sujets le ciment du royaume. Lors de la première guerre mondiale, les artilleurs allemands savaient très bien pourquoi ils s’acharnaient à écraser la cathédrale-symbole sous leurs bombes.

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Si, en Champagne, tout conflit qui s’installe, fige le sang des échanges et rejette dans la misère de vastes étendues privées d’arrière pays, la paix la fait revivre. Elle prospère et pour prospérer elle attire, elle accueille, elle enrichit et s’enrichit. Avant même la mise en place récente d’une agriculture scientifique et mécanisée, la libre circulation des hommes et des biens sur les voies fluviales et terrestres a bien été, en période pacifique, la cause principale de chaque redémarrage de l’économie à la dimension de toute la région.

Ajoutons que les terroirs variés qui se partagent la Champagne entretiennent, chacun en particulier, un rapport spécifique et contrasté avec l’eau. Les rivières qui assurent le lien entre eux, tranchent en effet des sols de nature contrastée : tantôt argileux et imperméables ou plus souvent calcaires et poreux. Si la circulation est aisée sur cet ample réseau hydraulique, le paysage, l’habitat, les productions agricoles dans leur diversité y sont concentrées ou dispersées en fonction de l’abondance et de la proximité de l’eau.

Avant de suivre, à grands pas et sur l'un de ces terroirs, les jalons de l’histoire, notons précisément à propos de cette question importante de l’eau que, dans le dernier tiers du vingtième siècle, un triple pontage coronarien a été pratiqué sur les principaux fleuves qui alimentent la région parisienne et qui traversent cette région : la Marne, l’Aube et la Seine. Cette intervention majeure sur les débits fluviaux s’est effectuée à un point bien précis de la Champagne, là où le sol est composé d'argiles imperméables. Des lacs de retenues ont ainsi été aménagés, entre Saint-Dizier et Troyes, pour empêcher que les quais du Louvre ne soient submergés à la mauvaise saison. Ce terroir plutôt pauvre qui voyait passer et retenait à l’occasion l’eau dans de multiples étangs, a subi une sorte de contre-révolution. Sa nature ingrate a été comme outrée et de grandes quantités d’eau s’y accumulent maintenant, emprisonnées un temps, aux saisons intermédiaires, derrière des digues artificielles. Pour que cette fonction particulière, liée au rythme des saisons et de la pluviométrie, ne la desserve pas trop, le niveau de l’eau est maintenu, autant que faire se peut, pendant l’été. Des populations continentales peuvent ainsi jouir d’un paysage et d’activités quasi maritimes. La glaise côtoie le sable fin rapporté, les activités nautiques celles de l’élevage, les joies du bronzage, celles de la promenade en forêt….

Ces étendues d’eau sont en effet au milieu d’anciennes forêts au nom chargé d’histoire : Trois-Fontaines, Soulaines, Clairvaux, Orient et Temple enfin qui vont nous retenir ici plus particulièrement. Ce sont des reliques d’un seul et même massif forestier très ancien, la forêt du Der (chêne en langue celte)…

C'est dans ce coin de Champagne où la nature est si présente malgré le caractère relativement artificielle des retenues d'eau que nous nous arrêtons.

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Depuis l’époque celtique au moins, ces bois ont servi de refuge à des populations laborieuses adonnées à des travaux du bois et de la forge, du chanvre et du tissage rustique, de la pisciculture et de l’élevage porcin.

Un peu avant l’an mil, avec l’évangélisation et l’essor démographique, des communautés villageoises s’y développèrent. Les grands ordres monastiques y trouvèrent de bonnes conditions d’installation : dans la région qui nous intéresse, autour du lac de la forêt d’Orient : Beaulieu, Basse Fontaine (l'une et l'autre près de Brienne), Montiéramey et Larrivour. A peu de distance sonnent les noms prestigieux de Montier-la-Celle, Montier-en-Der, Clairvaux, Molesmes.

L’homme, qu’il soit moine ou vilain, a alors domestiqué l’ancien massif forestier en l’éventrant et en le défrichant. Les grands seigneurs, les comtes de Champagne et de Brienne pour les plus importants, qui assurent, dans l’ordre féodal, la protection des biens et des hommes, s’y constituent de riches domaines cynégétiques et tirent de substantiels revenus de l’exploitation forestière. Qui dit forêt ancienne dit hautes futaies de bois de chêne. Ce matériau résistant est particulièrement recherché pour la construction dans une région où la pierre manque. Il va rendre possible la naissance d’un mode de construction rurale (mais aussi urbaine, à Troyes notamment) : l’architecture à pan de bois ou en encorbellement. Délaissée petit à petit depuis la fin du 19e siècle, elle a connu une véritable renaissance un siècle plus tard et elle séduit à nouveau.

Ces mêmes grands seigneurs tinrent, pour de multiples raisons à doter généreusement les ordres monastiques ou celui du Temple. Ils s’efforcèrent eux aussi, sur la longue durée, de tirer le maximum de richesses de ce terroir dont les traits fondamentaux n’ont guère changé depuis. Les nouvelles administrations, qui régissent l’activité économique, touristique et culturelle de cette région, notamment sur le Parc Naturel Régional de la Forêt d’Orient, sont, dans une certaine mesure, en charge de territoires presque fossiles. Épargnée par les bouleversements agricoles et l’industrialisation, cette partie de la Champagne serait comme un conservatoire humain et surtout naturel.

Après avoir suggéré que la Champagne était bien, géographiquement et historiquement, le cœur de la France, ne peut-on dire maintenant que le Parc Naturel Régional de la Foret d’Orient est un lieu privilégié de mémoire nationale, puisqu’on s’y trouve comme au cœur du cœur de la géographie et de l’histoire ?

Revenons, dans ce cadre précis, à nos jalons d’histoire en limitant précisément notre propos aux cinquante communes du Parc de la forêt d’Orient. On s’efforcera d’y replacer les œuvres d’art choisies pour représenter la plupart d’entre elles. Restaurées, ces œuvres sont l’objet d’une présentation particulière.

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Si plusieurs sites archéologiques remontent à la préhistoire : pierres taillées nombreuses en forêt d’Orient, c’est la carte géographique qui conserve le plus de souvenirs des anciennes occupations humaines dans notre région. Ainsi forêts, fleuves, villages ont gardé des noms qui détiennent le secret des peuples et des hommes qui les ont créés. Ce qui est sûr c’est que depuis longtemps et notamment depuis l’époque gauloise, cette région boisée a servi ,comme tant d’autres dans l’Europe du nord, de refuge mais plus encore de lieu d’activité : habitat, pâture, industrie du fer et du verre... D’heureuses surprises ne sont pas à exclure.

Avec la colonisation romaine s’est installée une première période prospère. On peut la cadrer entre la fin du premier siècle avant Jésus-Christ et le premier tiers du troisième siècle après.

L’imprégnation romaine a été moins profonde chez le modeste peuple des Tricasses que chez les Rèmes. La Champagne méridionale et plus particulièrement le Parc, n’ont guère conservé de traces monumentales. La quasi totalité des constructions romaines de Troyes et de sa région ont été balayées par les invasions barbares, rien qui ressemble ici à la porte dite de Mars ou au sarcophage de Jovin que l’on voit à Reims, ou encore aux ensembles architecturaux de Langres. Des villas ont cependant été repérées à Pel-et-Der et Saint-Léger-sous-Brienne et quatre anciennes voies romaines délimitent, dans une certaine mesure, le Parc aujourd'hui : les deux routes importantes qui reliaient Lyon et Reims (et au delà), la première par Autun, Troyes et Arcis-sur-Aube (N 77), la seconde par Langres et Bar-sur-Aube (Segessera) en longeant la rivière jusqu’à Brienne-la-Vieille ( N. 396) ; et deux voies secondaires : au nord du Parc celle qui reliait Troyes et Joinville sur la Marne (N. 60), l’autre au sud qui joignait Troyes à Bar-sur-Aube (N. 19). La région a bénéficié certainement de la multiplication des échanges à travers le grand empire, auquel elle offrait des productions appréciées, notamment des céréales pour les troupes stationnées aux frontières nord et est . N’est-ce pas à Troyes qu’a été trouvé le plus important trésor monétaire de l’Empire romain d’Occident : 186 200 monnaies (de mauvaise facture locale) datées de la deuxième moitié du 3e siècle et représentant un poids de 102 kilogrammes ?

Le monument de Taranis de Brienne-la-Vieille est riche d’enseignement. Dans cette modeste bourgade du Parc, qui semble placée aujourd’hui sous l'aile de sa voisine plus importante, Brienne-le-Château, a été retrouvé récemment à l’occasion de travaux à l’église, une colonne votive sur laquelle figurent cinq dieux dans lesquels les spécialistes ont reconnu Jupiter/ Taranis : le maître du monde, Lug le vieux dieu préhistorique qui symbolise la sagesse, Hercule, la force militaire, et deux dieux de l’Orient très à la mode alors : Cybelle la protectrice des camps militaires et Sérapis, un dieu égyptien, médecin et nautonier. En effet, là où la voie romaine Langres/Reims quitte la rivière Aube, les romains avaient aménagé un lieu stratégique doté d'un camp et d'un port. En amont la rivière n’est plus guère utilisable que pour le flottage des bois, fonction qu’elle conservera jusqu’à la construction des chemins de fer. En aval elle servait de voie d’approvisionnement. Le sens de ce monument semble clair ; il a été construit par des soldats romains d’origines diverses, en l’honneur de dieux à la fois locaux, romains et internationaux. La bonne pratique syncrétique des romains permettait ainsi de solliciter l’action bénéfique de dieux en conservant les spécificités locales tant de lieux que d’activités. L'implantation de ce port était bonne et les dieux bien choisis !

Cette colonne de Taranis ouvre l’esprit et l'imagination sur l’histoire endormie et même complètement occultée dans notre sol. Elle témoigne aussi de la manière dont le colonisateur a su parfaitement conjuguer voies d’eau et voies terrestres pour tisser un maillage efficace de la région selon sa vocation propre.

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Sur la longue durée qui suit (3e/4e-9e/10e siècle), deux phénomènes concomitants et opposés ont effacé les traces visibles de ce premier temps de prospérité et créé des conditions nouvelles : les invasions barbares et la lente évangélisation. Ils ont marqué profondément notre région même si les témoins y sont bien modestes : tombes guerrières, lieux de culte paléochrétiens (Saint-Parres-aux-Tertres, Isles-Aumont, en bordure du parc). Dans le même temps se constitue un habitat villageois relativement dense.

La constitution d'une société rurale réactive au danger, organisée autour de centres de production équilibrés et bientôt structurés en paroisses que dominent un clocher, est le phénomène le plus durable de la société française. Un coup d'oeil aujourd'hui sur le paysage de Champagne le prouve encore à l'évidence. Rappelons les conditions d'une telle mise en place et appliquons les à notre terroir.

Cette région est au cours de ces siècles obscurs, le centre de gravité d'une Europe du nord déboussolée par la perte de l'horizon romain. Les peuples francs et germaniques s'y mesurent. Clovis puis Charlemagne tentèrent tour à tour d'élaborer un ensemble cohérent à partir de cette dualité ethnique. La Champagne dans sa plus large acception fait partie de ces constructions et, s'ils avaient réussi, les agglomérations de Soissons, Laon, Reims ou Troyes auraient pu devenir capitales au même titre que Metz ou Aix-la-Chapelle. Cependant à leur mort, à cent ans de distance (respectivement 511 et 814), les forces centrifuges lézardèrent aussitôt des structures politiques trop fragiles. Il en sortit deux ensembles à l'est et à l'ouest qui s'éloignèrent l'un de l'autre et se disputèrent la partie centrale, des Flandres à la Provence : Lorraine Bourgogne et Champagne, tout particulièrement.

Au cours de ces six siècles de gestation, les menaces souvent présentes, citons en priorité celles des Normands et des Huns, rendent aussi les échanges difficiles et obligent les hommes à s’organiser essentiellement dans un but de protection. Un homme fort, appuyé sur un réseau de fidèles, garantit la sécurité grâce à un site fortifié qui offre un refuge. La société féodale qui repose précisément sur le besoin de sécurité et la réciprocité, devait en sortir et s'imposer pour un millénaire: ainsi, pour reprendre l'exemple cité plus haut, les populations de Brienne-la-Vieille, glissèrent du port libre et ouvert vers l'ancien oppidum de Brienne-le-Château (en haut duquel trône ajourd'hui le château classique des Loménie construit peu avant la Révolution).

Les principaux seigneurs qui étendirent leur autorité sur le territoire qui nous intéresse sont les comtes de Champagne et ceux de Brienne. Liés entre eux et avec la famille capétienne ils donnèrent plusieurs reines à la France et les capétiens plusieurs comtesses de Champagne. Ils participèrent aux croisades. Henri de Champagne fut roi de Jérusalem à la fin du 12e siècle et Jean de Brienne ceignit au début du 13e la couronne impériale de Constantinople. Nommons les plus importants parmi ces seigneurs qui se disaient "Palatin" : Thibaut le Grand (mort en 1152), Henri 1er le Libéral, mort au retour de la croisade en 1181, l'époux de Marie de Champagne (la fille d'Aliénor d'Aquitaine), Thibaut IV, le Chansonnier (mort en 1253). Ces hommes surent, entre Provins et Bar-sur-Aube, donner un sens à leurs terres champenoises, adossées au nord aux possessions des évêques de Châlons et de Reims, au sud à celles du duc de Bourgogne et à l'ouest celles du roi de France, à l'est aux terres d'Empire. Ils comprirent que cette plaine sillonnée de route ponctuées de villes étapes était vouée au commerce. C'est ainsi qu'ils établirent au 11e s. les fameuses foires de Champagne qui de Bar à Lagny en passant par Provins et Troyes offraient à tous les marchands d'Europe presque toute l'année l'occasion d'échanger leur produits. Ils assurèrent eux-mêmes la protection des hommes et la garantie des monnaies et des contrats. Cette politique rejaillit sur toute la région. Malheureusement Troyes (au contraire de Provins) et sa région ne possèdent aucune trace significatives des belles constructions civiles des Comtes. Nous pouvons seulement rêver que les plus anciens arbres de la forêt d'Orient ont vu passer la cour de Champagne à la poursuite de quelques gibiers ou que ces mêmes frondaisons ont entendu, vers 1170, le poète Chrétien Troyes réciter à la comtesse Marie des vers de son roman Yvain ou le Chevalier au lion.

Ces princes eurent aussi une grande politique en faveur de l'Eglise qui a laissé plus de traces. Il faut dire qu'à partir de la fin du 9e siècle, l'Evangile est désormais bien enraciné dans l'Europe de l'ouest. Progressivement les structures mises en place pour encadrer le peuple chrétien tant dans les paroisses (par le clergé séculier, qui vit dans le siècle) que les monastères (par le clergé régulier, qui suit une règle)deviennent solides et on peut dire à cette date que la Chrétienté s'est substituée à l'Empire romain.

Vers l'an mil, de nouvelles institutions politiques, notamment en France avec la monarchie capétienne, et le retour de la sécurité soutiennent un essor démographique et économique. Notre pays, au dire d'un contemporain, se couvre "d'un blanc manteau d'églises". Avec un regard aiguisé on repère aujourd'hui dans notre région, les édifices qui ont conservé des éléments d'époque romane ainsi, pour le parc, à Brienne la vieille, Bossancourt, Mesnil-Saint-Père, Montiéramey, Montreuil-sur Barse et à proximité Isles-Aumont, Rouilly-Saint-Loup, Moussey. A Troyes il ne reste qu'un beau chapiteau (au musée) de la collégiale des comtes de Champagne, Saint-Etienne. Signalons encore les onze arcades romanes (côté sud seul conservé) du cloître de l'abbaye de l'ordre des Prémontrés à Basse-Fontaine, près de Brienne. Cet abbaye avait été fondée sous le vocable de Notre-Dame, par Gauthier II, comte de Brienne en 1143.
L'impressionnante statue de Vierge-mère en bois de Rouilly-Sacey (fin 12e), est le seule témoignage de la sculpture religieuse au temps des comtes. Par la douceur de ses traits elle porte déjà le caractère le plus remarquables des oeuvres postérieures sortie de notre terroir.
On peut la comparer avec la Vierge-Mère monumentale de Bossancourt, d'un siècle plus récente. Quelle évolution dans l'expression du charme féminin ! L'église de ce village conserve des éléments des 11e et 12e siècles.

En 1284 la dernière comtesse de Champagne Jeanne, épousait Philippe de France qui devient roi de France l'année suivante, c'est Philippe IV le Bel. Mais jusqu'à sa mort en 1305 et encore jusqu'à l'accession au trône de son fils Louis X le Hutin en 1314, la Champagne conserve son administration propre. C'est donc depuis cette date que notre région fait définitivement partie de la couronne de France.

La Vierge mère de Dosches, date de cette époque. Elle a de la grâce mais le style parisien, très soigné et un peu aristocratique, est sensible.

En revanche dans la grande Vierge en pierre de Rouilly-Sacey, un peu plus tardive, on perçoit des influences européennes plus variés, en particulier du sud de la France. Il ne faut pas oublier que les comtes de Champagne étaient aussi roi de Navarre depuis 1234 et que la culture champenoise est déjà très cosmopolite.

Le rattachement au royaume ne détruisit pas les structures religieuses et sociales qui s'étaient mises en place dans les siècles précédents, au contraire. La féodalité se renforçait et se fractionnait. Plusieurs familles d'ancienne noblesse avaient disparu dans les croisades ou avaient été happée par la monarchie capétienne en pleine ascension à partir de Philippe Auguste (mort en 1223). Dans notre région le comté de Brienne et Piney passait à la maison d'Enghien puis aux Luxembourg qui le conserveront longtemps (voir le tableau de l'église de Piney); l'enrichissement général procuré par les foires de Champagne poussait les marchands et bourgeois de Troyes à s'intéresser aux revenus de la terre. Ils pousseront cette stratégie au cours des siècles suivants et certains réussirent à obtenir la noblesse.

C'est cependant l'Eglise qui renforce le plus ses positions : les grands chapitres troyens (Saint-Loup, Saint-Etienne, Saint-Pierre et Paul), les abbayes (Larivour, Montieramey et la Commanderie du Temple de Troyes et à proximité du Parc l'abbaye de Montier-la-Celle) avaient reçu, au cours des siècles précédents, des donations nombreuses. A partir de ces actes généreux accomplis souvent pour obtenir un pardon, ces institutions s'étaient constitués des domaines importants comportant hommes, terres, bois, revenus et droits seigneuriaux... Comme les membres de ces corps ecclésiastiques se recrutaient souvent dans la bourgeoisie troyenne on mesure les complicités qui ont pu exister dans la gestion de ces biens.

L'entretien et la décoration des églises conservent la trace de ces stratégies qui vont aller en s'accentuant.

Cette société, en pleine transformation, allait connaître un siècle et demi de troubles et de guerres (1320-1460 environ). La peste noire provoqua la disparition du tiers des habitants de toute l'Europe. La guerre de Cent ans avec le royaume d'Angleterre fut très cruelle en Champagne. On peut ajouter à ces deux plaies physiques la crise morale engendrée par le grand schisme d'Occident qui vit la papauté divisée entre Rome et Avignon. L'économie en sortit exsangue.

Le redémarrage, à partir des années 1460, fut d'autant plus vif que les envies étaient grandes : les besoins en homme et en argent attisaient les ambitions. La bourgeoisie troyenne se lança dans l'aventure de la reconquête des marchés en Europe avec une détermination d'abord modeste et grave : la décoration des églises en porte témoignage : on y rencontre peu de reconstructions, seulement des restaurations. Les statues et vitraux restent dans le goût de l'ancien temps : timide et grave, voyez la piéta de l'oratoire du Marmoret (Brévonnes), les statues de Saint-Jacques (?) de Blaincourt, de Sainte Syre à Unienville, de Saint Robert (?) de Radonvilliers, les statues de saint Jean et de la Vierge de Lassicourt, le Saint Eloi de la Villeneuve au chêne, le Saint Georges de Laubressel, la pierre tombale de La Ville aux bois.

Pour les vitraux la couleur et la force du dessins sont de mise, ainsi dans le fragment de Création du monde à Dienville ou dans le bel ensemble de Montangon.

Comme la prospérité revenait sous le bon roi Louis XII, le "père du peuple", qui restaurait les foires de Champagne, on entreprend de plus importants chantiers de reconstruction. Le sourire et le naturel reviennent aux statues : le Saint Eloi de Bouranton, le Saint Georges d'Epagne, le Christ aux Liens de Montreui-sur-Barse, si sobre dans son expression (il est daté de 1520), l'impressionnant Saint Quirinus de Pel-et-Der

A partir des années 1520/1530, une nouvelle génération qui n'a pas connu la guerre s'empare des rênes du pouvoir tant dans le domaine de l'économie que de la décoration. Pour ces hommes c'est la virtuosité qui l'emporte. On a l'impression que règne entre ces artisans un air de défi : comment rendre le frémissement de la jeunesse ? En témoignent ces innombrables statues de vierges mères de cette époque, toute plus jeunes et élégantes, plus provoquantes même : retenons particulièrement celle de Chauffour-les-Bailly la plus habile de notre point de vue, celle de Mesnil-Saint-Père : la plus élégante, où encore cette Education de la vierge de Montiéramey, où éclate la coquetterie féminine en une multitude de détails : pompons, cordons, broderies, ceintures.... Fallait-il aussi que la possession d'un livre soit signe de mode pour que ce modèle ait été tant de fois reproduit ! Citons encore le Saint Martin de Villehardouin.

De riches donateurs peuvent offrir pour l'autel principal un superbe Retable, comme à Géraudot (daté de 1540) où triomphe les formes de l'architecture classique alors que le thème est traité selon le modèle réaliste venu des Flandres. Ce sont ces mêmes lignes classiques qui frappe dans la Cuve baptismale de La Loges aux -Chèvres (1559). Plus modestes mais non moins recherchée la belle Cathèdre de Juvanzé.

Cette recherche du détails allait lasser ces artisans autour du milieu du siècle : comment faire plus affecté que la jeune Vierge mère de Rouilly-Sacey ou le Saint Gengoul de Sacey ? Avec le ralentissement de l'économie, la pénétration des idées de la Réforme et bientôt les luttes religieuses, la recherche expressive s'applique aux masses de tissus alors que la plastique italienne est venue de Fontainebleau. Là travaillent côte à côte artisans troyens et artistes italiens : voir la piéta de La Rothière, la Vierge de prière de Magny-Fouchard, le Saint Pierre de Rosson, la Vierge de Précy-Notre-Dame dont le souvenir se grave dans la mémoire d'une façon indélébile, enfin le délicat Baptème du Christ de la cuve baptismale de Brantigny.

Les vitraux perdent de leurs couleurs et deviennent de véritables gravures sur verre, comme dans l'ensemble des Verrières de Brienne-le-Château.
La fin du 16e siècle est triste en Champagne. Pendant une génération les divisions entre catholiques et protestants entraînèrent un ralentissement considérable des échanges.

Une oeuvre soignée que l'on ne peut actuellement apprécier à sa juste valeur, nous apporte un écho de ces temps difficiles : il s'agit du Gisant de Louise de Coligny, à Thennelières (1589). Les grands seigneurs tenaient à marquer le lieu de leur sépulture qui se trouvait sur une terre dont ils étaient seigneur. Quelquefois ils offraient des témoignages plus prestigieux de leurs libéralités ainsi le tableau de Charles-Henri de Clermont-Tonnerre, duc de Piney-Luxembourg dans l'église de Piney.

Il pouvaient être imités par leurs serviteurs, ainsi le dessinateur Joachim Duviert "officier du roi, peintre de Mgr de Luxembourg et son domestique" qui a offert, vers 1620, à l'église de Vendeuvre une série de tableaux représentant les Mystères du Rosaire.

La belle reprise économique de la première moitié du 16e siècle avait rejoint les foires des 12e et 13e siècles au livre d'images des temps heureux. Henri IV réussit avec l'édit de Nantes (1598) à mettre fin à la guerre civile, il ne permit pas une reprise des échanges, notamment avec l'Italie et l'Allemagne. Désormais le royaume de France va se replier sur lui-même. Les ambitieux se satisferont de servir la monarchie dans un jeu d'intérêt... ou de dupe qui se termina, comme on sait, par la défaite de l'absolutisme.

La Contre-Réforme catholique donna un souffle nouveau à la foi populaire. Si la région possède beaucoup d’œuvres de grande qualité, c'est que souvent elles ont été offertes par des seigneurs, des curés, ou encore des établissements religieux qui avaient les moyens de leur générosité (ou de leur repentir, mais le coût de ces oeuvres était modeste); mais il y a plus, Troyes était un centre artistique important et ces donateurs fréquentaient aussi la capitale, ainsi par leur réseau ils connaissaient les meilleurs artistes. Un fois éloignés de leurs terres, ce sont de modestes artisans de campagne qui continuèrent à assurer la décoration des églises. De cet art populaire, souvent difficile à dater nous donnons deux exemples : le Saint Jean-Baptiste de Précy-St-Martin et le Saint Christophe de St Christophe- Dodinicourt. Mais il n'y a pas une seule de ces églises qui ne possèdent de telles oeuvres.

La révolution française amena certainement son lot de destructions, de disparitions ou de déplacements, ainsi de nombreuses oeuvres des abbayes de Larrivour, Basse-Fontaine ou Montieramey furent dispersées.

Le 19e siècle avec une certaine vitalité des campagnes, vit des restaurations et ne nouveaux décors. La Sainterie de Vendeuvre inonda véritablement la région de statues en terre cuite. C'est souvent à l'initiative d'un curé que ces transformations furent entreprises. Nous donnons l'exemple de l'église de Lusigny. Non seulement elle fut en partie reconstruite avec goût, mais elle fut dotée d'une décoration d'un style très uniforme notamment pour ses vitraux (vers 1860-1880).

Pour que le 20e siècle soit aussi présent attirons l'attention sur une oeuvre en apparence modeste : le médaillon du sculpteur italien Medaro Rosso (1858-1928), qui laissa dans l'église de Jessains un médaillon représentant une mère et son enfant. La Champagne, une fois encore, avait su accueillir un artiste étranger !

Que retenir pour conclure et pour donner envie d'aller découvrir sur place ces oeuvres ? Ces cinquante communes sont comme un musée à ciel ouvert. Il faut faire un effort pour découvrir ces chefs d’œuvre méconnus, en toute liberté et le nez au vent, dans les lieux même pour lesquels ils ont été conçus. Nous nous sommes efforcé de les rendre accessibles. Ce n'est pas de la conservation pure, c'est une tentative pour rendre vie à un patrimoine endormi. Si le parc a réussi à faire partager cette découverte avec les touristes de notre temps, il sera récompensé.

P. E. Leroy.

Maître de conférence au collège de France

 

 

 

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